La Baignoire de Marat
L’étonnante histoire d’une relique de la Révolution française retrouvée dans un presbytère du Morbihan.Il y a quelques années, M. Henry d’Ideville publiait sous ce titre : Vieilles maisons et jeunes souvenirs, une suite de notes et d’impressions de jeunesse et d’enfance.
Parmi ces souvenirs se trouvait celui d’une visite faite en 1848 dans la maison de Marat. L’appartement habité par le terrible conventionnel était situé au premier étage de la maison portant le n° 20 de la rue de l’École-de-Médecine, ancienne rue des Cordeliers.
La maison a été démolie en 1876 pour l’ouverture du boulevard Saint-Germain, et c’est sur son emplacement que s’élève aujourd’hui la façade d’angle de l’École de Médecine.
M. d’Ideville décrit en détail l’immeuble, l’appartement et le cabinet où il avait pénétré à grand-peine, accompagné d’un de ses amis.
L’appartement de Marat, en effet, était alors habité par le professeur Galtier qui l’occupa trente-huit ans. Le vieux savant vivait là seul, avec une gouvernante et, pour couper court aux importunités des visiteurs, fermait sa porte à tout étranger.
« La duègne, écrit M. d’Ideville, nous fit pénétrer dans une pièce située à droite en entrant. Puis, poussant une porte au fond de la salle, elle nous dit : “C’est là !”
Nous étions, mon ami et moi, émus et recueillis. L’aspect sordide de ce petit réduit, encombré de livres épars et de meubles, ses boiseries peintes en gris et salies par l’usage, ses carreaux de brique rouge usés et dégradés, la grande fenêtre à petits losanges, sur la cour, d’où tombait un jour sombre, tout cela était saisissant de réalité.
Nous reportant tout à coup à la scène du 13 juillet 1793, nous crûmes assister au drame qui se passait il y a soixante ans.
Il est sept heures et demie du soir ; la chaleur est suffocante ; l’animation de la rue n’a point cessé ; des groupes se tiennent à la porte ; des porteurs de journaux attendent ; des ouvriers d’imprimerie vont et viennent apportant des épreuves, se croisant dans le grand escalier à la rampe en fer forgé. »
« Couché dans sa baignoire, là, dans ce cabinet où nous sommes, Marat, le front entouré d’un linge mouillé, la face rouge et congestionnée, corrige un article et inscrit, pour le lendemain, les noms destinés à la guillotine.
À ce moment, la servante concubine Simone Évrard ouvre la porte récalcitrante, et introduit, sur l’ordre formel du maître, la belle provinciale.
Il me semble la voir devant mes yeux, elle, debout, tremblante, appuyée contre cette même porte que nos mains touchent.
Malgré l’invitation de l’homme, elle a hésité à s’asseoir sur l’escabeau placé près de la baignoire ; ses regards se fixent sur les regards hideux et lascifs du monstre.
Elle nous apparaît bien telle qu’elle était alors, avec ses boucles de cheveux noirs épars sous la coiffe du temps ; la poitrine haletante sous le fichu qui la couvre ; sa robe aux rayures blanches et violettes traîne sur le carreau humide.
La voilà qui se lève, qui parle, s’anime, tandis que les yeux de la vipère s’allument à la pensée des victimes nouvelles qu’elle lui dénonce, butin du bourreau…
Enfin, l’œuvre sinistre s’accomplit… Alors elle détourne la tête, l’infortunée, se tient debout, immobile, illuminée, sereine : c’est bien l’Ange de l’assassinat !
Tout aussitôt l’expiation commence. On se précipite, on accourt. Les femmes, les familiers de la maison, les gens de la rue envahissent le logis.
Charlotte est saisie, terrassée en une seconde, serrée à la gorge, déchirée, frappée de coups, couverte de souillures.
Quelques instants encore et son cadavre tombera auprès de sa victime, si les membres de la Section n’arrivent pour la protéger !
Mais son agonie doit être plus longue. L’héroïne doit souffrir encore, car il lui faut expliquer et justifier son crime devant les juges avant d’entrer dans l’immortalité ! »
Peu de jours après l’apparition de son livre, M. Henry d’Ideville recevait une lettre ainsi conçue :
Monsieur,
J’ai lu votre dernier ouvrage, Vieilles maisons et jeunes souvenirs, avec tant d’intérêt que je veux tâcher de vous exprimer ma reconnaissance dans la mesure de mes forces.
Il s’agit d’une petite communication archéologique qui pourrait peut-être vous être de quelque utilité pour une seconde édition de votre volume.
Vous avez vu le cabinet où Marat se baignait, mais je doute que vous connaissiez sa baignoire. Plus heureux que vous sous ce rapport, le bon curé de Sarzeau, Morbihan, me l’a montrée pendant les vacances, dans un hangar attenant à la basse-cour du presbytère.
Ce n’est pas une baignoire ordinaire, elle a la forme d’un sabot en cuivre ne laissant ouvert que l’orifice nécessaire pour y entrer et entièrement fermée d’ailleurs, sans doute pour conserver la tiédeur du bain.
Elle n’est pas assez longue pour qu’un homme pût commodément s’y allonger, et l’aristocrate conventionnel devait s’y tenir assis. Sur la paroi supérieure, elle porte deux petits crochets pouvant servir à faire un pupitre.
Comment la baignoire de Marat est-elle au presbytère de Sarzeau ? Le curé m’en a donné l’explication suivante.
Le presbytère actuel appartenait à une famille qui était dans je ne sais quels rapports avec Marat. Je n’ai pas tous les détails présents à la mémoire. Au besoin je pourrai vous les procurer.
« J’aime à croire, monsieur, que vous ne dédaignerez pas cet hommage de sympathie et ce désir de vous être utile d’un jeune dans les lettres, archéologue à son heure, étant encore, il y a deux mois, le fils du président de l’Association bretonne.
Je vous demande la permission de venir vous présenter mes respects lors de mon premier voyage à Paris et vous prie de me compter au nombre de vos plus dévoués.
Yves Ropart
Étudiant en droit, 16, rue aux Foulons.
Rennes, 5 mai 1878.
M. d’Ideville répondit à son aimable correspondant pour le remercier. Il ne reçut aucune réponse et ne le revit plus.
Dernièrement, en voyant à l’Exposition des portraits du siècle, le chef-d’œuvre de David, représentant le député Marat dans la baignoire, il songea à la sinistre relique si singulièrement échouée dans un presbytère de Bretagne.
La pensée lui vint de s’adresser en même temps à son ami inconnu, le jeune étudiant en droit de 1878, et au curé doyen de Sarzeau.
La mort, hélas ! est aveugle. Le frère aîné de M. Yves Ropart répondit que son pauvre frère était mort depuis quatre ans.
Quant à M. le recteur de Sarzeau, il voulut bien, très obligeamment, entrer en correspondance avec M. d’Ideville au sujet de la fameuse baignoire et raconter sur elle tout ce qu’il avait pu recueillir.
Monsieur,
Voici les renseignements que j’ai l’honneur de vous adresser sur la baignoire de Marat.
M. l’abbé Rio, frère de l’écrivain, était curé d’une paroisse du diocèse de Versailles, lorsque des infirmités l’obligèrent à quitter le ministère.
Il fit la connaissance d’une vieille et sainte fille, Mlle Capriol de Saint-Hilaire. Dès qu’elle sut qu’il allait finir ses jours à l’Île-d’Arz, son pays natal, elle lui demanda à le suivre avec tout son mobilier, promettant de lui laisser sa petite fortune pour être employée en bonnes œuvres.
Parmi ses meubles se trouvait cette fameuse baignoire.
Je suis arrivé à l’Île-aux-Moines deux ou trois ans après sa mort. Elle a été inhumée à l’Île-d’Arz.
Comme je voyais M. Rio tous les quinze jours, je l’entendais souvent me parler de cette baignoire, m’invitant à monter au grenier où elle se trouvait pour la visiter à loisir.
Mais soit indifférence, soit manque de temps, car j’étais toujours pressé de rentrer dans mon île, je ne l’ai pas vue de son vivant.
Deux mois avant sa mort, il fit son testament, me nomma son exécuteur testamentaire ! Sa nièce, Mme Gordon, fut instituée légataire universelle.
Après avoir réglé cette succession et fait l’inventaire, je demandai à sa nièce si elle voulait bien me vendre la baignoire de Marat.
Elle me répondit : « Monsieur le recteur, j’ai pris dans le mobilier de mon oncle tout ce qui était à ma convenance ; pour le reste, je vous donne carte blanche. Prenez la baignoire de Marat et autres objets à votre option. »
Voilà comme je suis devenu possesseur de cette baignoire. J’arrive maintenant à la description de ce meuble.
La baignoire est en cuivre et a la forme d’un sabot couvert aux deux tiers. Dans cette baignoire se trouve un siège fixe du même métal.
Comme vous le savez bien, ce conventionnel avait une maladie cutanée et il prenait ses bains assis. C’est dans cette baignoire qu’il faisait une partie de sa correspondance.
Au reste, il y a un bouton de chaque côté de la baignoire pour fixer la planchette sur laquelle il écrivait.
Le siège qui s’y trouve explique parfaitement pourquoi les bras pendaient hors de la baignoire, lorsqu’il fut poignardé par Charlotte Corday.
Tels sont les renseignements que je puis vous fournir sur ce meuble.
Je serais bien aise de m’en défaire si je trouvais un prix convenable, pour être affecté à mes bonnes œuvres.
Agréez, etc.
Signé : L. Cosse
Curé doyen de Sarzeau, Morbihan.
Ayant depuis insisté auprès de M. le doyen de Sarzeau, au risque d’être indiscret, pour connaître les détails de l’odyssée qu’avait dû traverser la baignoire avant de lui appartenir, son correspondant vient de recevoir la lettre suivante :
Monsieur,
Mille regrets de répondre si tardivement à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser.
Je ne saurais vous préciser la date à laquelle M. Rio et Mlle Capriol de Saint-Hilaire quittèrent le diocèse de Versailles ; il me semble que c’est vers 1858 ou 1860.
Il a été curé dans deux paroisses ; la dernière, si je ne me trompe, est Meudon.
Au reste, il est très facile d’être fixé à ce sujet : il suffit d’écrire au secrétaire général de l’évêché de Versailles qui vous donnera tous les renseignements désirables sur les deux paroisses qu’il a occupées.
Je ne doute pas que cette demoiselle n’ait eu son habitation dans l’une ou l’autre de ces deux paroisses.
Son père, qui était général de brigade, avait donné sa démission en 1839. Je possède toutes ses décorations, ainsi que son épée.
Le vicaire de l’Île-d’Arz, que j’ai vu hier, m’a affirmé qu’il existait encore quelques membres de sa famille.
Il n’est pas possible qu’on ne sache pas à Versailles le lieu de leur résidence et par suite de quelles circonstances cette relique est tombée aux mains de cette demoiselle.
L’Île-d’Arz est à trois lieues de Vannes, dans le Morbihan, et à dix minutes de l’Île-aux-Moines, où j’étais curé. Elle fait partie du canton ouest de Vannes.
M. du Bodan, député, et dont la résidence est à l’Île-aux-Moines, avait parlé un jour à M. Thiers de cette baignoire, lui demandant s’il savait ce qu’elle était devenue.
« Non, répondit-il. Je ne sais pas où elle se trouve. »
« Eh bien, lui dit le député, c’est un de mes amis qui en est le possesseur. »
« Cela ne m’étonne pas, lui répondit M. Thiers, car malgré toutes mes recherches, je n’ai trouvé nulle part trace de son existence. »
Si cette relique était dans une famille vulgaire ou entre les mains de quelque farceur, je ne croirais nullement à son authenticité.
Mais quand elle repose sur le témoignage d’une vieille et sainte demoiselle, morte en 1862, à l’âge de 78 ans, je crois que le doute n’est plus possible.
Car, quel intérêt pouvait-elle avoir à dissimuler l’origine de cette baignoire ? Aucun, assurément.
Si elle avait eu ce mobile, elle en aurait fait l’objet d’une spéculation. Mais sa grande fortune et sa haute piété la mettaient à l’abri de ces manœuvres dolosives.
Quoi qu’il en soit, j’appelle de tous mes vœux une complète lumière sur cette relique.
Mais je ne crois pas qu’on puisse combattre d’une façon convaincante et raisonnable l’authenticité de la baignoire de Marat.
Agréez, etc.
Signé : Cosse, curé-doyen.
Nous partageons l’avis de M. le doyen de Sarzeau et faisons des vœux pour ses pauvres.
Le musée Tussaud, musée de cire Madame Tussaud à Londres, le musée municipal Carnavalet où se trouvent déjà de si curieux documents de la Révolution, ou même encore le musée Grévin, ont là une belle occasion d’acquérir une pièce historique de première importance.
Saint-Simon.
Transcription établie à partir du fac-similé de Le Figaro, source Gallica/Bibliothèque nationale de France.
La Baignoire de Marat
Épilogue Le destin de la célèbre baignoire, de son grenier breton jusqu’au musée Grévin.Il y a environ un an, le 15 juillet 1885, le Figaro publiait à cette place un article intitulé : « La Baignoire de Marat ».
Nos lecteurs se souviennent peut-être de l’odyssée de ce bizarre objet historique dont nous faisions alors le récit.
Cette relique sanglante, dont une circonstance assez singulière avait révélé l’existence, se trouvait au fond de la Bretagne, en la possession d’un « recteur », curé-doyen de la petite ville de Sarzeau, dans le Morbihan.
Le bon prêtre l’avait eue en héritage d’une vieille demoiselle royaliste et catholique, Mlle Capriol de Saint-Hilaire, morte en 1861.
La révélation du Figaro rendit tout à coup célèbre, ou presque, le vénérable doyen. Rome ne manqua pas sa gloire.
Les feuilles républicaines émirent naturellement des doutes sur l’authenticité du trésor, et des polémiques s’engagèrent à ce sujet.
Le grand argument des ennemis du curé était celui-ci : comment un pareil objet était-il tombé entre les mains d’une vieille dévote royaliste ?
À notre avis, c’était précisément cette longue possession sans transmission, l’oubli, le mépris dans lequel avait été laissée cette sinistre relique, qui lui donnait un caractère d’authenticité.
Mlle Capriol de Saint-Hilaire, morte en 1861, octogénaire, se souvenait fort bien de l’acquisition faite par son père, vers l’année 1805, de la baignoire de Marat.
La jeune fille avait alors quinze ans et elle a raconté souvent à des personnes encore vivantes les circonstances de cette acquisition : son père avait acheté l’objet d’un marchand de ferrailles de la rue d’Argenteuil.
Il reste simplement aujourd’hui à suivre, à reconstituer l’existence de la baignoire de 1793 à 1805.
Qu’était devenu, après la mort de Marat, le mobilier du conventionnel ?
« Au lendemain de la mort de Marat, dit un rédacteur de la République française, dans un article intéressant publié le 20 août 1885, le juge de paix de la section du Théâtre-Français, après avoir apposé les scellés dans l’appartement du terrible journaliste, rue de l’École-de-Médecine, vint procéder à l’inventaire de son mobilier.
Parmi les objets qui figurent sur cet inventaire très détaillé, se trouvent, entre autres, une bibliothèque, deux sphères, une boîte renfermant un instrument de chirurgie ; mais il n’est pas question de baignoire.
Marat se bornait peut-être à s’en faire venir une de chez le loueur le plus voisin, lorsqu’il éprouvait le besoin de prendre un bain. »
D’autre part, le très savant directeur du musée Carnavalet, l’homme le plus compétent lorsqu’il s’agit de l’histoire de Paris, avait eu, dit-on, l’an dernier, après les publications du Figaro, la velléité de se rendre acquéreur de la baignoire pour son musée historique.
Mais les prétentions du curé de Sarzeau et l’absence de pièces authentiques lui firent abandonner ce projet.
Il voulut bien, néanmoins, dans une lettre à un de ses amis, se mettre à la disposition de l’administrateur du musée Grévin, pour compléter, par de très curieux détails, les renseignements déjà connus.
Malheureusement, ces songes pieusement ambitieux ne se réalisèrent point : le facteur n’apportait aucune lettre timbrée de Londres, et les propositions mirifiques qui devaient affluer avec la publicité du Figaro n’affluèrent point au presbytère.
Quelques offres modestes furent repoussées avec dédain ; le musée Carnavalet, dit-on, et plus tard le musée Grévin, n’obtinrent que des réponses hautaines et négatives.
Toutefois, le petit émoi fait autour de la baignoire fut loin de laisser indifférents les habitants de Sarzeau.
Des villes voisines, pendant la belle saison, en vinrent en pèlerinage contempler le trophée sanglant de la Révolution.
Un beau jour, un industriel proposa à l’heureux propriétaire de colporter et d’exposer en France, à frais communs, la sinistre relique, lui promettant de réaliser ainsi d’importants bénéfices, qu’ils partageraient équitablement entre le baron et les pauvres.
M. le curé repoussa ces offres, qu’il considérait justement incompatibles avec sa dignité, et ne voulut point priver les auberges de Sarzeau des subsides que leur attiraient les excursions de quelques touristes.
C’était en vain, hélas ! que notre pauvre curé avait escompté l’avenir.
L’Amérique et l’Angleterre, indifférentes, restèrent sourdes ; aucune négociation ne fut entamée par les cabinets européens pour acquérir la baignoire de l’Ami du peuple.
Il fallut bien déchanter et revenir de ses illusions. La déception fut grande !
Peu à peu, toute offre cessante, et le silence menaçant de se faire à jamais autour du trésor dédaigné, la paroisse de Sarzeau, qui avait déjà vu tour à tour s’évanouir un fonds de basilique, ses vastes salles, ses superbes établissements scolaires, risquait fort de ne retirer aucun avantage du trésor si longtemps enfoui au presbytère et qu’un heureux hasard avait seul exhumé.
Revenu de son beau voyage au pays des rêves et rendu à la réalité, le curé de Sarzeau consentit enfin à accepter les propositions du musée Grévin.
La somme est encore assez importante, et le prix de la baignoire servira à faire reconstruire en partie l’école des petites filles du bourg de Sarzeau.
En effet, les administrateurs du musée Grévin, qui n’auraient jamais consenti à payer à un industriel ou à un marchand de curiosités cinq mille francs cet objet historique, n’ont pas hésité, paraît-il, à verser entre les mains du vénérable ecclésiastique une somme dont ils connaissent d’avance le charitable emploi.
Ainsi ils auront fait une bonne action, et peut-être une belle affaire.
« La forme de sabot pour les baignoires était commune à Paris en 1793, à l’époque où l’eau était chère, où l’on chauffait les bains à la bouilloire, et où l’on avait par conséquent tout intérêt à diminuer le volume d’eau nécessaire pour tremper le corps.
Avec la forme de sabot, qui ne permettait pas au liquide de remonter autrement que par le déplacement du corps immergé, il fallait pour un bain assis moins d’eau qu’avec la forme du cuvier oblong.
Aussi trouvait-on des baignoires sabot en location chez les chaudronniers. Les bains à domicile n’existaient pas encore. Les hôtels seuls avaient des salles de bains.
La baignoire de Marat était-elle à lui ? C’est possible, et même probable, car sa maladie chronique exigeait des bains fréquents, et il avait bien pu l’acheter.
Toutefois, on ne trouve pas de baignoire mentionnée dans l’inventaire très détaillé de son mobilier, après l’assassinat.
Il est vrai que la fameuse baignoire figura en nature lors de l’exposition de son corps, dans l’église des ci-devant Cordeliers, et fut conservée ensuite à l’intérieur du monument funéraire qu’on lui éleva place du Carrousel.
Il est permis de croire qu’à la réaction antimonarchiste elle eut le sort de tous les objets du culte en métal, et qu’elle fut fondue pour fournir des sous et des canons à la République. »
Ce fut en février 1795 qu’un décret de la Convention ordonna de briser et jeter dans l’égout de la rue Montmartre le buste de Marat, avec un vase de nuit plein de cendres, simulacre de ses restes, ce qu’on avait dû remplacer à la précédente cérémonie, dans le même temps.
La baignoire où le conventionnel Marat fut assassiné le 13 juillet 1793, par l’héroïque Charlotte, est en cuivre de couleur fauve presque noire.
Elle a la forme d’un sabot, telle que la représentent les gravures de l’époque et telle que le savant M. Cousin l’a décrite.
Une sorte de tabouret en cuivre est appliqué au fond de la baignoire, ce qui permettait de rester assis et d’écrire facilement.
C’est sous cet escabeau que se plaçait l’appareil pour faire chauffer le bain.
Le temps, on peut le dire, a singulièrement gravé son empreinte sur ce bronze familier.
Il est fort probable que, depuis le 13 juillet 1793, la baignoire de Marat n’a pas été souillée par le contact de l’eau.
Les taches de sang du martyr doivent y séjourner encore.
En tout cas, on voit distinctement incrustées les traces horizontales des drogues sulfureuses dont se composaient les bains du conventionnel, atteint, on le sait, d’une maladie cutanée.
La notice du 13 juillet 1793, dans laquelle doit figurer la baignoire de Marat, s’était vue reconstituée par le musée Grévin dans tous ses détails, avec une religieuse exactitude, d’après les pièces et documents du temps.
On a pu remarquer cette année à l’Exposition de Sculpture, aux Champs-Élysées, un grand haut-relief représentant la scène de l’Assassinat :
« Charlotte saisie par Simone Évrard, tandis qu’un groupe d’hommes et de femmes du peuple se précipite à la porte. »
L’œuvre, qui appartient au musée, est de M. Bernstamm, jeune artiste russe.
C’est d’après cette maquette que les personnages ont été modelés en cire.
Dans le coin de la pièce, près de la baignoire, toute la croyance populaire veut que le corps lui-même y avait été précipité.
Ainsi donc, la baignoire authentique existait encore, d’après M. Cousin, en 1793.
Au lieu de faire des gros sous, il est vraisemblable que, dans cette journée de fête, un patriote, après s’être approprié l’objet, s’en sera débarrassé au profit d’un revendeur.
Simone Évrard, la maîtresse de Marat, et sa sœur, Albertine Marat, vivaient sans doute à cette époque, mais il est peu probable qu’elles aient recherché cette relique qui leur rappelait de si lugubres souvenirs.
Aussi la version du curé de Sarzeau, établie par des preuves et des déclarations orales de personnes dignes de foi vivant en 1805, nous semble-t-elle irréfutable.
Jusqu’à preuve du contraire, nous croyons la baignoire de Sarzeau parfaitement authentique.
D’autre part, nous le répétons, la longue possession de la relique révolutionnaire entre les mains d’une vieille royaliste, la relégation au grenier de cet objet de terreur et de dégoût, acheté jadis par curiosité, nous paraît, au contraire, une preuve d’authenticité.
Dans quel but la famille Capriol de Saint-Hilaire se serait-elle attachée à établir une légende autour d’un objet sans valeur ?
C’est l’oubli même, c’est le silence dans lequel la relique a été ensevelie, qui confirme les assertions du curé de Sarzeau.
Pour en revenir à la révélation de l’an dernier, l’article du Figaro mit alors en émoi, non pas précisément tout le diocèse de Vannes, mais les habitants de Sarzeau et surtout M. le doyen.
Comme dans la fable du Savetier et du Financier, la possession d’un si gros trésor troubla le sommeil du pauvre presbytère.
Dans ses nuits vides, M. le curé rêvait que le musée Tussaud, au nom du gouvernement anglais, venait lui offrir cinq cent mille francs en échange de la fameuse baignoire.
Grâce à cette somme, l’abbé voyait déjà la paroisse de Sarzeau devenue la plus opulente du diocèse et son cher doyenné convoité par tous ses confrères.
Avec l’or britannique, il bâtissait des écoles, des asiles, et faisait élever une imposante basilique sous le vocable tout nouveau de Sainte-Charlotte-de-la-Délivrande.
Désormais, la jolie ville de Sarzeau, célèbre seulement jusqu’ici pour avoir donné naissance à Le Sage, l’auteur immortel de Gil Blas, allait devenir un nouveau sanctuaire.
Voilà donc, grâce au Figaro, la fameuse baignoire de Marat, oubliée dans un grenier de Bretagne, sortie de son obscurité !
C’est ainsi que les petites Bretonnes de la charmante ville de Sarzeau pourront bénir, à leur tour, la bienfaisante publicité du journal de la rue Drouot.
Saint-Simon.
Transcription établie à partir du fac-similé de Le Figaro, source Gallica/Bibliothèque nationale de France.